Modelage en grillage

Excellence et bon goût, c’est ce qu’on pouvait lire sur la pancarte que tenait entre ses mains ce grand bonhomme de 2m5O échoué sur un banc de sable dans la Loire. Quelques vieilles dames, intriguées par cette forme qu’elles ne distinguaient pas bien, se sont rapprochées et l’une d’elles a dit : -“Mon Dieu quelle horreur !”.

C’est bizarre, j’ai souvent entendu ça par rapport à mon boulot. Et qu’il était morbide, aussi (ça, c’était l’adjectif le plus entendu dans mes débuts ; même un @%** de douanier bigleux de Boston me l’avait servi en fouillant mes bagages de fond en comble, un jour des années 90 où l’Amérique veillait à ne pas se faire envahir par les pouilleux (faut dire aussi que je transportais dans mes bagages une paire de cornes de chèvre avec encore un peu de chair attachée, et une ou deux oreilles de porc séchées, en prévision de sculptures à venir).

De toutes façons, cette sculpture a disparu, probablement emportée par le courant -bien que je sois sûr de l’avoir efficacement arrimée et lestée. Pour me vanter, je dis qu’on me l’a volée : ça ne ferait que la 3ème fois...

La première, c’était dans Wooster St., dans le quartier East Village de Manhattan, en 1993 ; il s’agissait de mon Sac-à-dos, qu’un illuminé m’avait vu revêtir à l’occasion de ma première démonstration de cette sculpture dans Manhattan, et plus tard, épuisé, l’épaule quasi luxée, remettre dans la voiture : revenant d’un concert au Carnegie Hall (la Sonate A Kreutzer, de Janacek, par le Philarmonique de Sydney), je découvre qu’une des vitres de la voiture a été brisée, la sculpture volée. Panique, incrédulité (je venais juste de la finir) : je me mets à courir droit devant moi, sans savoir où, et au bout de quelques blocks, miracle ! une forme posée sur un trottoir, c’est elle, ma sculpture, le gars avait du se fatiguer à la porter (tu parles, elle pesait entre 30 et 40 kilos...) ! Sur son front, une inscription à la craie rouge : "I have fallen from the sky". A côté, une boîte en carton vide, portant de la même craie l’inscription : "Help me and my master". Au vrai je ne sais pas si j’ai jamais tiré les conclusions qui s’imposaient de ce message prophétique. Ce n’est que maintenant que son sens commence à m’apparaître...

La deuxième fois c’était encore à New York, sur le Waterfront que j’appréciais tant, ce vaste terrain vague, dans le quartier Williamsburg de Brooklyn, qui bordait l’East River et où je venais souvent bader, dessiner, et même me baigner. Autrefois florissants, au temps où la ville dépendait essentiellement du trafic fluvial et maritime, ces anciens docks avaient été désaffectés dans les années 40, et s’enfonçaient quand j’ai commencé à les fréquenter dans un état de ruine et de pourrissement inquiétants, peuplés de junkies, de petites gouapes, de prostituées, et de l’occasionnel fouineur (j’ai fini par y découvrir un corps humain en 1994)... On y avait une des vues les plus spectaculaires de Manhattan.

En 2000, la Ville a brusquement tout rasé, d’un seul coup, et sont restés quelques vagues buildings, des buissons rabougris, et quelques immenses chapes de béton, véritables esplanades où les abris de homeless se sont mis à pousser, les promeneurs à passer, les fanfares à s’entraîner... Le lieu parfait pour une magistrale installation de sculptures. M’imaginant naïvement qu’à montrer l’exemple, je serais suivi et que bientôt une extraordinaire et gigantesque allée de statues s’élèverait, j’y ai installé en pirate I Gave It To The Pimple, que j’avais construite pour l’occasion. Sorte de guerrier squelettique, ce géant de 3 mètres 50 brandissait un glaive cassé à la face de l’île Maudite et Adorée. La sculpture avait la particularité de pouvoir s’aligner exactement à l’Empire State Building, de sorte que celui-ci semble terminer l’épée, comme un pont au-dessus de la rivière... Au bout de deux semaines, on lui avait coupé la tête, et celle-ci avait disparu. Un homeless m’a dit avoir vu deux gars la scier, mais je n’en ai jamais su plus (l’East River, elle, ne m’a rien rendu, et dieu sait pourtant que je l’ai draguée !). Si ça se trouve, elle rouille encore dans un jardin quelque part (prière de me faire signe si vous la voyez)... La sculpture, elle, a continué à faire l’objet de la vindicte de certains, jusqu’à finalement succomber et tomber, enfin, au bout de six mois... Elle est restée ainsi, l’image même d’un guerrier terrassé, pendant encore six mois avant que je me décide à la réparer et la ré-installer.

Au jour J moins 1, me voilà qui viens faire un état des lieux, vérifier si le chariot passera, récupérer, d’ailleurs, le chariot que j’avais planqué là, dans un buisson, un an avant, et, satisfait de mes calculs, je rentre chez moi. Le lendemain, quand l’équipe est arrivée, les gars prêts à l’action, les manches relevées, la sculpture s’était évaporée... Après avoir fouillé, incrédules, tout le périmètre, nous nous sommes rendus à l’évidence : elle avait disparu, il n’en restait plus rien... Sauf... Sauf un pied, soudé sur une épaisse plaque encore solidement fichée au sol, sur laquelle se lisait encore Ür , ma signature... Il y est resté jusqu’à ce que je quitte New York en 2003.

Mais revenons à nos moutons : oui, du grillage modelé :

Atterrissage de Rustocorde, Octobre 2011 Atterrissage de Rustocorde ! Oct. 11 Atterrissage de Rustocorde ! Oct. 11 Atterrissage de Rustocorde !, Oct 11

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